La presse en parle

La Revue du spectacle.fr

Avignon Off 2017 - La verve populaire, au sens noble, des laissés-pour-compte de nos sociétés urbaines déshumanisées

Nicole Mouton s’empare du texte de Massimo Carlotto avec toute la fougue d’une pasionaria. Le rugueux, le parlé franc, l’adresse ordinaire sont les armes qu’elle fourbit pour incarner corps et âme ce personnage de mère que la dureté d’un chemin semé de brisures de rêves pousse à la limite de la folie.

Cest, en une heure, la narration d’une vie humble, banale, une vie de labeur dans un monde en crise, et les dégâts que l’illusion des médias d’un côté et l’inhumaine indifférence des licenciements économiques de l’autre provoquent.

Elle est femme de ménage. Au noir. Mais quasiment à temps complet depuis que son mari s’est fait licencier de l’usine Fiat. Tout se passe à Turin, dans la ville florissante et ouvrière du nord de l’Italie. Elle et lui sont arrivés de la campagne après le mariage, pour s’installer en ville et espérer y trouver un confort de vie et des projets d’avenir, de famille et d’embellissement. Mais parvenus à la quarantaine, ils en sont toujours à compter chaque sou pour parvenir à la fin du mois dans un appartement sans âme.

En fait, c’est une dégringolade à laquelle cette femme a assisté, petit à petit. Et une addiction à l’alcool, goutte à goutte. Et un mari qui se fait congédier au lieu de progresser dans l’entreprise. Et une fille qui ne colle pas à ses espoirs de progression sociale. Une fille décevante elle aussi qui, au lieu de trouver un bon parti, traîne avec des moins que rien et envahit l’appartement avec ses objets dérisoires et publicitaires dont elle raffole.

Pas tout à fait seule en scène, car elle est accompagnée dans le drame par deux musiciens à l’écoute de ce plaidoyer pour elle-même, Nicole Mouton incarne en temps réel l’heure durant laquelle son personnage repasse toute son existence juste après qu’elle ait commis l’irréparable. Ce geste inconscient, sanglant, qui transformera cette vie de banalité misérable en tragédie. Une sorte d’embellie dramatique. De revanche. De moment de gloire face aux médias qui ont si bien savonné son chemin de vie.

Une mise en scène simple où les interventions ponctuelles des musiciens - accordéon, guitares et basse - illustrent souvent l’Italie et son univers sonore festif et nostalgique, un peu de façon anecdotique. Tout le spectacle est en effet centré sur les atermoiements et l’aveu peu à peu dévoilé de cette femme dont l’univers réduit explose soudain en pleine lumière.

Le texte de Massimo Carlotto rend ainsi un hommage poignant à ces vies de sacrifice auxquelles la société promet des rêves jamais réalisés. Un bel itinéraire de femme du peuple que le drame hausse à la hauteur d’héroïne tragique. Le jeu de Nicole Mouton, dans son incarnation réaliste, transmet l’âpreté et la maladresse de ce personnage touchant tant par ses égarements que par sa simplicité. Sans en faire une victime, sans en faire un monstre, mais un peu des deux, une humaine dans le chaos.

Bruno Fougniès

La Provence

Rien plus rien au monde, un véritable coup de coeur...

Rien plus rien au monde. Un véritable coup de coeur. Il y a « La liste de mes envies » de Grégoire Delacourt. Ce serait plutôt ici « la liste de mes courses » énoncée par une femme apparaissant très agitée, déprimée, détruite de l’intérieur. Dans une Italie percluse de misère sociale, elle évoque ses combats pour survivre matériellement et fait défiler devant nous des images d’un quotidien terne qu’elle embellit de ses rêves. Il y a son mari, sa fille, et surtout les crédits accumulés au fil des années. Et il y a un cri de douleur, celui d’une femme vivant, on verra pourquoi, sa dernière heure de liberté. Son arrestation, filmée et diffusée en direct à la télévision, clôturera ce long monologue fait de larmes et de sang. Pour incarner cette combattante vaincue, personnage de roman noir créé par l’écrivain natif de Padoue Massimo Carlotto, la comédienne Nicole Mouton, grande actrice qui a bien connu Koltès, refuse toute théâtralité. Pas d’effets mais une authenticité rare. De l’étroitesse sociale dune existence nourrie de déchéance due au chômage, d’addiction à l’alcool, de frustration sexuelle, elle en tire une sorte de requiem illustré par des passages musicaux où interviennent Bertrand Repelin, à la guitare, et Louis Paralis à l’accordéon. On en sort bouleversé.

Jean-Rémi Barland

Un uppercut au cœur, qui fait du bien, qui met à mal.

On l’aime, cette femme forte-faible, on voudrait la prendre dans ses bras, lui dire : non, tu n’es pas seule ; avec toi, il y a tous les cabossés de la terre, ceux qui ont payé de leur personne, et qui maintenant paient la note. Jusqu’à leur propre progéniture qui les rejette dans leur monde en comas dépassé… C’est aussi un conte de la folie ordinaire au pays des petits riens, l’irruption du rire fou et de l’illusion dans le banal. On se prend à rêver, à vouloir danser avec cette fée d’un logis envahi de musique, d’amour et d’alcool…

Bernard Jacquand, médiateur

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